LE CONCEPT DE L'ILE, de Pierre Bayard
L’île et ses fantasmes
Dans son livre « La Vérité sur les Dix Petits Nègres », l’auteur philosophe Pierre Bayard développe, via la lettre-confession du « vrai » (ou de « la vraie ») coupable dans le chapitre « l’île et ses fantasmes », une intéressante théorie à savoir que l’histoire en question (écrite par Agatha Christie) n’aurait pas aussi bien pu fonctionner si cela ne s’était pas produit sur une île.
J’ai eu envie de résumer – dans les grandes lignes – ce qu’en dit l’auteur, en n’incluant cependant pas toutes les réflexions de la personne coupable qui se rapportent au récit, mais plutôt sur le concept de l'île.
Selon Pierre Bayard, dès l’antiquité l’île est un lieu excitant l’imagination, non seulement des écrivains, mais aussi (et surtout) des explorateurs.
Pourquoi un tel engouement pour un lieu géographique ?
Par définition l’île est isolée du monde – la distance étant plus ou moins infranchissable => difficultés d’accès ou inversement, comment s’en échapper.
La difficulté d’accès par exemple a été exposée dans « l’Ile au Trésor » de Stevenson, ou difficultés de localisation sur les cartes, ce qui est d’ailleurs le problème pour Tintin et ses amis dans « le Trésor de Rackham le rouge ».
D’autres raisons peuvent aussi la rendre inaccessible comme l’expérimente Odysseus ayant défié Poseidon et de ce fait, puni par les dieux, ne peut rejoindre Ithaque.
Quitter l’île est aussi difficile que la rejoindre, par exemple Robinson Crusoe (Daniel Defoe) ou « l’Ile mystérieuse » de Jules Verne.
Ou encore une prison comme dans « le Comte de Monte-Cristo » d’Alexandre Dumas, qu’on ne peut quitter que mort.
L’éloignement d’une île dans l’imaginaire collectif représente un univers en miniature, un autre monde différent de l’où on vient.
Dans l’île du Nègre des dix petits nègres, l’isolement de l’île du continent est accentué par la violente tempête, non prévue par la personne coupable mais éclatant à propos pour servir ses desseins.
Cet « autre monde » peut avoir un caractère idyllique ou infernal ; puisqu’elle est coupée du continent, elle n’en a pas les défauts – voir « Utopia » de Thomas More ou « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley = l’île, paradis opposé au pays dystopique.
L’altérité peut toutefois être négative puisque certains y situent l’entrée des enfers.
L’île en univers terrifiant est le sujet par exemple de « l’Ile du docteur Moreau » de H.G. Wells, ou au cinéma dans « King Kong ».
Kafka, pour sa part, y a planté le décor de sa « Colonie pénitentiaire ».
Monde à part, pour le/la rédacteur/trice de la lettre-confession, l’île est le lieu d’une autre loi. Comme si celle-ci n’avait pas de prise sur l’île. Les histoires que cette dernière suscite se retrouvent dans de multiples références qui ont bercé de nombreux jeunes lecteurs/trices, comme le royaume secret de Peter Pan, de J.M. Barrie, le bien-nommé « pays imaginaire », éloigné du monde des adultes.
L’île est une exceptionnelle source d’histoires, elle est préservée du monde et du temps ; rêver d’une île, c’est laisser revenir en soi les récits de l’enfance.
Elle est un monde alternatif aux autres lois, elle est face au continent, mystérieuse et fascinante.



