LA REVANCHE DE VERMEER, de Jean-Pierre et Guillaume Cottet

Texte de Jean-Pierre Cottet, dit par Pierre Arditi
Surnommé au 19ème le « Sphinx de Delft » par Théophile Thoré alias William Bürger ou tout simplement « le maître de Delft » dans certains livres d’art, on sait peu de choses sur Johannes Vermeer, mort à 43 ans, probablement de misère, ruiné à cause de la guerre qui opposa la France de Louis XIV aux ex-Provinces d’Espagne du Nord, indépendantes, vivant dans l’opulence et la paix, ce qui eut le don d’irriter Louis XIV, l’un des monarques les plus envieux, les plus mesquins que la terre ait porté.
En effet, la Hollande avait conquis les mers grâce à sa flotte de commerce et s’était enrichie grâce au commerce.
Louis XIV demanda au peintre LeBrun de peindre la conquête de la Hollande sur le plafond de son château de Versailles, offrANT une allégorie à la gloire du monarque absolutiste, où le roi est montré sous son plus beau jour et où la France a pratiquement apporté la paix à la Hollande, alors que les exactions des troupes furent aussi atroces que l’on peut se l’imaginer et la guerre elle-même dura 6 ans.
Louis XIV avait décidé de mettre la Hollande à genoux et c’est ce qui se produisit, mais pas longtemps.
Les Hollandais refusant de céder leurs terres, préférèrent ouvrir les digues et noyer une partie du territoire conquis sur la mer.
C’était par le traité de 1648, instituant la paix de Munster, qui sépara les provinces du nord des Pays-Bas alors sous l’emprise des Espagnols que les Hollandais connurent paix et prospérité.
Les Hollandais gagnèrent des terres sur les mers, construisant force moulins qui pompaient et redirigeaient l’eau vers la mer. Des digues séparaient les terres de la mer. Par ailleurs la Hollande devint un pays très prospère grâce à ses bateaux qui sillonnaient les mers du monde – le commerce rendit le petit pays vraiment florissant.
D’un cours sur les notions d’histoire de l’art que j’ai eu le plaisir de suivre cet hiver, les 4 professeurs qui se sont succédés ont bien insisté sur le fait qu’il faut toujours replacer les œuvres des peintres dans le contexte historique de leur époque.
C’est également le propos des réalisateurs de ce très intéressant documentaire.
Tout le monde, à moins de vivre sur une autre planète, connait JOHANNES VERMEER désormais.
Il est fortement apprécié au Japon, par exemple, et cela ne me surprend guère car sa peinture toute en émotion intérieure est bien faite pour plaire à un peuple discret sur les sentiments.
Si par hasard on ne connaissait que peu d’œuvres, j’imagine que les suivantes ont déjà dû frapper le public = « la jeune fille à la perle », qui fit l’objet d’un roman de Tracy Chevalier, adapté à l’écran avec Colin Firth dans le rôle de Vermeer (certainement l’une des pires erreurs de casting possible !) et bien sûr qui ne connaît pas « la Laitière » qu’une marque de desserts lactés a carrément détournée.
Dans le livre « le Musée retrouvé de Marcel Proust », le tableau est cité comme son préféré et un extrait de « la vue de Delft » (voir ci-dessus), figure en bonne place dans « la Recherche », au point que le personnage de Bergotte en meurt pratiquement d’émotion.
Salvador Dali fut aussi obsédé par lui et le peignit au zoo, le tableau ayant été placé dans la parcelle du rhinocéros, avec l’espoir que l’animal l’encornât ; au lieu de cela, la bête fut totalement indifférente à l’objet et Dali dut lui-même encorner le tableau.
Edité grâce à l’exposition sur « Vermeer et les peintres de genre » au Louvre à Paris – que je n’ai pas eu le plaisir de découvrir, mais je me suis consolée en suivant ce film fort bien conçu abordant tant l’histoire qu’un pan de la vie personnelle du peintre, même si de celle-là on sait relativement peu de choses, si ce n’est qu’il naquit au sein d’une famille de commerçants, pas très riches au départ mais qui acquirent une aisance certaine grâce au père de l’artiste qui était à la fois aubergiste et marchand de tableaux.
S’il fut surnommé le « Sphinx de Delft » c’est justement par le peu que l’on connaît de sa vie, de ses apprentissages.
Il est vrai que contrairement à Vincent van Gogh, nous n’avons pas une abondante correspondance pour en savoir un peu plus, et pas d’autoportraits non plus, à la manière de Rembrandt (dont on dit qu’il est l’ancêtre des « selfies » vu le nombre d’autoportraits).
Né en octobre 1632, c’est probablement grâce aux tableaux que vendait son père que Vermeer prit goût à la peinture – comme un jeune homme, ayant des visées artistiques, se devait de faire un apprentissage d’au moins 6 ans avant d’avoir le droit de devenir indépendant selon les directives de la guilde de saint-Luc, on se doute qu’il fit ses classes chez les maîtres de son époque, qu’il changea peut-être 5 fois de maître.
En 1653, Vermeer se marie avec une jeune femme issue d’un milieu bourgeois très aisé, catholique – peu après d’ailleurs il se convertira au catholicisme, ce qui fit se demander s’il le fit par opportunisme ou par foi réelle – on ne le saura pas, mais toujours est-il que ses 3 premiers tableaux sont des scènes chrétiennes.
Le couple aura 15 enfants, dont 11 survivront et parmi lesquels il y eut 7 filles.
Il n’est pas impossible que la production artistique de Vermeer se ralentit après ces naissances car, vivant chez sa belle-mère grâce à qui le couple et ses enfants purent vivre correctement, les enfants courraient partout, pleuraient, riaient, jouaient.
Or les peintres en général, et Vermeer en particulier, ont besoin de calme et de sérénité pour se concentrer sur leurs sujets.
La belle-mère de Vermeer joua un rôle important dans sa vie, elle le mit en rapport avec des commanditaires, fit sa promotion auprès des gens de bien comme elle, vendit certains tableaux et aida le couple matériellement.
Le seul tableau où l’on pense qu’il s’est mis en scène est « l’Entremetteuse » où le jeune homme à gauche regarde le spectateur.
Certains ont supputé qu’il aurait aussi donné ses traits à « l’Astronome » et au « Géographe », mais sans certitude.
La peinture de genre, comme vous le savez, est une peinture de scènes de la vie quotidienne, domestique ou autre – certains tableaux de peintres de l’époque n’hésitent pas à montrer des scènes de tavernes où l’on s’enivre, d’autres montrent des scènes d’intérieur où les femmes passent leur temps à briquer ou torcher des enfants, d’autres encore nous proposent carrément des scènes de bordel, parfois explicites surtout pour un pays de protestants calvinistes et enfin des scènes « médicales », où l’on voit des malades ou des mourants visités par le médecin.
Johannes Vermeer va redonner une image nettement plus digne à ces scènes de genre. Celles-ci ne sont guère aussi appréciées que les tableaux mythologiques qui prouvent l’érudition du peintre, ou les portraits qui sont autant de commandes des grands bourgeois.
Vermeer va peindre des scènes toutes en délicatesse, avec ses codes bien à lui. Les peintres jusqu’alors utilisaient « l’Iconologia » un traité des codes et symboles de la peinture, conçu par Cesare Ripa.
Vermeer estime ces symboles-là comme ayant vieillis et étant dépassés – il veut créer ses propres symboles comme par exemple = la fenêtre à gauche, le jeu des lignes et des perspectives qui donnent « la structure Vermeer », comme le dira Maurice Merleau-Ponty.
Johannes Vermeer va prouver que la peinture de genre peut montrer des scènes dans une société de bon goût, cultivée, où hommes et femmes sont élégamment vêtus et éduqués.
La société montrée par Vermeer est modeste et pleine de dignité, de pudeur, même si parfois certains personnages ont un petit côté provocateur, comme les lèvres de la jeune fille à la perle ou celles de la jeune fille au chapeau rouge.
Certains ont critiqués sa répétitivité, comme par exemple les mêmes objets dans la plupart des tableaux = astrolabe et globe terrestre, carafe, verre à vin, tapis, rideaux, cartes géographiques au mur ou partie de tableau – c’est ce que Marcel Proust appelait, au contraire, « les fragments d’un même monde ».
Son « Art de la peinture » est une allégorie, prouvant qu’un artiste est un érudit = Clio, muse de l’histoire, se tient devant la fenêtre, sur la table se trouvent des objets montrant d’autres arts, carte géographique au mur, et le peintre de dos dans un habit démodé.
C’est une mise en abyme = le peintre et son sujet, celui-ci étant la muse, quant au peintre c’est Vermeer lui-même, mais de dos. Clio porte-t-elle le manuel de Ripa sur les symboles/codes de la peinture ? elle tient aussi une trompette représentant la renommée.
Chez Vermeer, les personnages ont des gestes précis, ils sont absorbés par ce qu’ils font. Comme « la Dentellière » par exemple, aux gestes attentifs à ce qu’elle fait. Vermeer peint l’activité et la réflexion, le silence et la solitude, ainsi que la pensée (la seule force qui contrarie le temps).
Et cette « Jeune fille lisant une lettre », de qui émane cette lettre ? son visage ne laisse rien deviner – si l’on s’en tient aux codes de la peinture de genre, cette lettre devrait être celle d’un soupirant. Le peintre y joue avec la lumière, ce qu’il fera à travers toutes ses œuvres = du visage aux cheveux, puis la robe.
On ne connaît que 2 paysages de Vermeer = la vue du port de Delft (ci-dessus) et une ruelle de Delft.
La ruelle a-t-elle existé ? rien n’est moins sûr – on y voit, chose rare chez Vermeer, deux enfants jouant, une dame cousant et une servante qui nettoie. A nouveau, le calme des gestes, le silence qui entoure les personnages.
Quant au port de Delft, il n’était certainement pas aussi serein et calme que le peintre nous le montre. Delft était une cité prospère et son port était fort animé.
Johannes Vermeer mourut totalement ruiné, il fut même obligé d’emprunter pour vivre ; la Hollande ayant été appauvrie par Louis XIV, les commandes s’étaient faites beaucoup plus rares, certains fermages de sa belle-mère avaient disparu lorsque les digues furent rompues pour inonder les terres afin de noyer la soldatesque française.
Je ne peux que recommander de visionner ce documentaire, mon résumé me paraissant bien incomplet ; il apporte certaines réponses, si non toutes – mais qui, en art, connaît toutes les réponses ?
Je terminerai par cette belle citation de Leonard de Vinci = la peinture est une activité mentale – l’artiste reconstruit le rêve – c’est sa liberté qui le différencie de l’artisan.
Et sur une question que j’ai trouvée intéressante, voire importante = pourquoi chercher des raisons à la peinture de Johannes Vermeer ?
Cela pourrait aussi bien s’adresser à toutes les œuvres en fait – trouver un sens à un tableau est-ce nécessaire ?
Cela énervait particulièrement Jackson Pollock qui estimait que cela ne servait à rien de le savoir, ce qui était important était que l’on aime le tableau ou non.
une vue de delft, de nos jours
















