WIDE SARGASSO SEA, de Jean Rhys
Titre français = la Prisonnière des Sargasses
Ce qui arriva avant « Jane Eyre »
relecture
Antoinette Cosway, héritière créole blanche, n’a pas vraiment eu une jeunesse heureuse en Jamaïque, mais son mariage, lui, sera carrément désastreux. Sa mère, Annette, ne lui a jamais témoigné beaucoup d’affection, elle est veuve d’un propriétaire terrien peu après l’acte d’abolition de l’esclavage et l’hostilité des esclaves libérés est évidente. Annette se remarie avec Mister Mason qui redonne un peu vie à la plantation – hélas, l’abolition de l’esclavage n’a pas amélioré les relations entre esclaves désormais libres et leurs anciens propriétaires. La plantation est incendiée, la famille fuit de justesse mais Pierre, le fils handicapé, meurt. Antoinette, après un bref passage chez une tante, se retrouve au couvent où elle étudie.
Celle qui fut sa mère de substitution, la servante Christophine s’installe dans une maison offerte par Annette qui sombre lentement mais sûrement dans la folie. Elle est accusée d’avoir voulu tuer son mari, elle est enfermée sans aucune chance de sortir de cette maison où aucune visite ne lui sera autorisée, où les domestiques abusent d’elle.
La seconde partie est relatée par Rochester – dont le nom n’est jamais cité dans le roman – et Antoinette pendant leur lune de miel en Dominique. Où arrive le demi-frère d’Antoinette ; il va tenter de ruiner la réputation de la jeune femme et accentuer sa fragilité mentale, recourant sans hésiter au chantage. Le mari n’éprouve qu’une attirance physique pour son épouse, qu’il commence à nommer Bertha ; toutefois si lui n’éprouve pas vraiment de sentiment pour elle, Antoinette/Bertha, elle, l’aime.
Non seulement Daniel Cosway empoisonne la relation du couple en insistant sur la faiblesse mentale, mais n’hésite pas à prétendre qu’Antoinette n’est pas une femme fidèle. La malheureuse demande à Christophine d’user de magie pour l’aider à reconquérir son époux.
L’ancienne servante n’a jamais aimé l’Anglais, elle se méfie de lui et sait que l’infidèle, c’est lui. Ceci accentue l’état de paranoïa d’Antoinette et l’échec de ce mariage la fragilise un peu plus.
Le couple quitte la Dominique pour l’Angleterre.
Dans ce 3ème volet du roman – le plus court - Antoinette – désormais Bertha – a sombré dans la folie ; son mari a acheté une immense propriété et l’a confiée à des domestiques afin de ne plus devoir se préoccuper d’elle. Elle profite toutefois de l’inattention de sa servante-geôlière Grace Poole pour constater que son mari s’est amouraché de la jeune gouvernante de la petite Adèle – une certaine Jane Eyre. Antoinette/Bertha, convaincue que son destin est de mourir dans les flammes, met le feu au château.
Il y a longtemps que j’avais envie de relire « Wide Sargasso Sea » que j’ai découvert il y a longtemps et apprécié autant que « Jane Eyre » – je n’ai jamais vraiment pu oublier l’histoire de la malheureuse Antoinette/Bertha Cosway-Mason Rochester, décrétée la folle du domaine de Rochester.
Dans « Jane Eyre » elle est évidemment présentée comme un monstre, on est toujours le « monstre » de quelqu’un n’est-ce-pas, même quand on n’a pas de mauvaises intentions.
Il faut pourtant prendre en pitié cette jeune femme qui n'était acceptée ni par la communauté noire, ni totalement par la communauté blanche. Dont le comportement erratique dérange.
Jean Rhys (voir petite bio ici grâce aux informations dans mon édition du livre) a voulu démontrer que si Antoinette sombre dans la folie – aux yeux de Rochester – c’est en raison de son ascendant créole – l’auteure voulant marquer là un point sur le colonialisme.
Des critiques y ont également vu une œuvre profondément féministe et anticolonialiste, insistant particulièrement sur les inégalités homme/femme, et surtout les injustices faites aux femmes.
Ce qui est évident est la justice que la romancière veut rendre à Antoinette/Bertha, la reconnaissance de ce qui s’est produit avant de venir vivre en Angleterre.

