PALETTES, d'Alain Jaubert
La genèse d’une belle histoire d’amour de l’art
(Chronique adaptée et résumée de l’interview d’Alain Jaubert par Françoise Julien-Casanova & Françoise Docquiert (également réalisatrices du film sur l’histoire de la collection)
Comment un biologiste, réalisateur de documentaires, en vint-il à s’intéresser à l’histoire de l’art?
En 1984, Alain Jaubert eu envie de réaliser des films courts sur la peinture et les tableaux. Il soumit son projet au directeur de l’INA et lorsque 3 ans plus tard, ce dernier monta la Sept, qui devait devenir Arte, il suggéra que Jaubert réalise un prototype ; ce dernier estima qu’il fallait qu’il sorte de France car il pensait (à tort, cela se vérifiera plus tard) que les musées français comme le Louvre étaient des bastions inviolables et que lui, en tant qu’inconnu (à l’époque) dans le monde de l’art, il ne pourrait guère ses idées en application.
Alain Jaubert s’en fut donc à Venise, où l’on venait de terminer la restauration du tout grand tableau (l’un des plus grands tableaux au monde) « Le Repas chez Levi » de Véronèse.
Le tableau avait mis plusieurs années avant d’être totalement restauré et à chaque fois que le réalisateur-biologiste se rendait à Venise, il découvrait une partie du tableau - de tiers en tiers jusqu’à réunion des 3 parties.
Des vitrines montraient le matériel de restauration, les couches de pigments, les radiographies.
Ce tableau bénéficia de toutes les connaissances technologiques dans le domaine de la restauration, permettant ainsi la découverte de la technique de Véronèse, sans oublier les mésaventures de la toile elle-même.
Alain Jaubert s’adressa à la directrice de la peinture à Venise, la Sra Nepi-Sciré qui lui laissa carte blanche. Lorsque le tournage fut terminé, la directrice mit à la disposition du réalisateur le matériel photographique récolté pendant la restauration – elle lui laissa réellement une liberté totale, et gratuite, ce qu’il ne retrouva jamais pour aucun film quelques années plus tard, vu le marché exponentiel de l’art, les musées étant eux-mêmes devenus des exploitants de leurs images.
En 1988, le prototype (épisode pilote) était prêt – « Palettes » démarra donc dans une époque de liberté d’action et financière – le directeur du CNRS audiovisuel mit une équipe à sa disposition et FR3-Océaniques participa également à la genèse des premiers numéros.
La conjonction, tant politique qu’institutionnelle, plus l’argent distribué par le ministère de la culture, contribua largement au succès de l’entreprise. Dans chaque musée un service culturel naquit à l’époque, doté de moyens d’édition et diffusion.
Le directeur du Louvre à l’époque, qui avait vu le Véronèse, pensa que c’était ça qu’un musée devait être capable d’offrir, 6 films furent réalisés sur 6 grands tableaux du Louvre. Orsay a suivi, puis le centre Pompidou, le musée Picasso, le musée de Lille et le musée Guimet. Se sont joints à eux, le musée de Colmar et la bibliothèque nationale de France.
Au total 50 émissions verront le jour.
Le principe de « Palettes » se déclina de multiples façons – le premier film, sur Véronèse, représentant à lui seul un catalogue de ce qu’Alain Jaubert souhaitait proposer et qui serait le principe de toutes les émissions =
Partir de l’objet « tableau », raconter son histoire, pas seulement l’image et ce qu’elle représentait, mais l’histoire de l’objet en soi, sa fabrication, ses éventuelles aventures/mésaventures, conservation dans les collections, retouches, etc.
Chaque film ne devait prendre que 30 minutes par tableau – avec cependant quelques exceptions qui donnèrent lieu à une suite, puisque des tableaux possèdent des pendants ou des répliques. Mais dans l’ensemble, on s’en tint au principe des 30 minutes, en tentant dans la mesure du possible de résumer l’œuvre et l’artiste.
Grâce aux technologies nées dans les années 1980, avec des machines permettant des effets spectaculaires pouvaient avoir un grand pouvoir d’analyse, de déconstruction des images, de même que la rapidité d’intervention permettant de tester des hypothèses = faire venir un dessin préparatoire sur un tableau par ex., par transparence, ce qui selon les anciennes méthodes auraient pris de nombreux allers/retours entre studio et labo, désormais on pouvait superposer des images, comparer, enlever, permuter grâce à la palette graphique – bref tous les outils vidéo et informatiques qui permirent une grande liberté d’écriture de la série.
Toujours le même principe, les mêmes techniques
Une série de photographies de très grand format pour saisir le tableau et ses détails.
Puis un travail en studio pour y faire les mouvements, les gros plans, ce qui aurait pu s’avérer dangereux en direct au musée.
Ensuite, parler des rapports qu’entretenaient les images avec l’histoire, la philosophie, la religion, la littérature.
Eventuellement retrouver les paysages d’origine de certains tableaux, les associer à l’image peinte.
Utilisation des rayons X afin que le tableau révèle ses secrets = la toile, son tissage, l’enduit, les couches, les repentirs du peintre (= correction), mais parfois aussi un « repentir sur commande ».
Sans oublier la récupération moderne de certains tableaux par la publicité (« La Laitière » de Vermeer, par ex.).
Un tableau est une somme d’énigmes = celle des techniques, de l’imagerie, de l’histoire même de l’objet, ce ne sont toutefois pas ces dernières qui sont intéressantes, mais la recherche, le processus de découverte des « secrets », bref le récit de la quête.
Le choix du mot « Palettes »
Un choix judicieux, selon Alain Jaubert, pour la peinture – il n’a guère d’équivalent pour une sculpture ou en architecture.
Il désigne à la perfection la désignation de l’outil de l’artiste, mais aussi la désignation de l’outil de travail du réalisateur.
Dans chaque émission, sont parfois inclues des images d’époque - comme le thème des barricades que l’on retrouve quasiment à chaque génération dans l’histoire.
La voix, le son, la musique
Le choix de la musique fut une importante partie du travail d’Alain Jaubert – il s’éloigne ici des stéréotypes du style « peinture romantique = musique romantique ». Il s’agissait au contraire de trouver une musique en correspondance intime avec le tableau. Monteverdi s’est imposé pour le Véronèse, Monet, par contre, inspire plutôt un thème de Schönberg, Fragonard et Mozart se complètent. Pour Rembrandt, le choix fut Purcell, etc.
La crainte principale du réalisateur fut la voix des commentaires – lui maîtrisait l’image, mais ne se sentait pas apte au commentaire en voix off.
Pour un acteur, il paraît que la voix off est une épreuve très pénible = si la voix est complètement blanche, elle ressemble à un robot, à la longue elle devient monotone et le spectateur se détourne du reportage, s’il ne s’endort pas !
Si la voix se joue comme au théâtre, elle devient professorale, pompeuse, paternaliste, voire académique – un discours de maître, qui devient bien vite insupportable.
Si par contre elle est pleine d’effusion, de sentimentalisme, mélodramatique, sensationnaliste, ce commentaire devient pontifiant et détruit le film.
Marcel Cuvelier, fort bon comédien, scénariste, réalisateur, capta parfaitement ce qui était attendu de lui – il a le ton neutre qui convient, à la fois détaché mais avec un ton parfois bonhomme, malgré le timbre grave de sa voix.
La bonhomie du ton de Cuvelier le tient à distance des effets pédagogiques – il a une force que peu d’acteurs ont qui lui permet d’éviter soit l’hystérie, soit l’autorité qui pourraient envahir son timbre de voix, il ne laisse pointer que très rarement de brefs éclats qui attirent l’attention au moment souhaité.
(personnellement j'ai toujours adoré la voix de Marcel Cuvelier pour "Palettes" je la trouvais envoûtante - je suis extrêmement sensible aux voix)
(J’ai l’immense plaisir de posséder toute la collection « Palettes », je pourrai donc vous proposer l’émission « pilote » = « Le Repas chez Levi », de Véronèse, lors d’une prochaine chronique.)








