LES YEUX, d'Edith Wharton
Titre original = The Eyes
Réunis un soir dans la bibliothèque de leur ami Andrew Culwin, un groupe de convives s’est amusé à raconter des histoires de fantômes. Lorsque tout le monde ou presque s’en est allé, ne reste plus que deux convives, dont le jeune Frenham – nouvelle « recrue » du maître de maison aimant s’entourer de jeunes gens à qui il fait découvrir un certain esthétisme.
Les convives restants demandent donc à leur hôte de leur raconter également une histoire personnelle impliquant un éventuel fantôme.
Il était alors encore jeune, s’était réfugié chez une tante très riche car il avait des problèmes dus à une vie quelque peu agitée ; là il rencontre une cousine, Alice, une jeune femme pas vraiment belle destinée à devenir une dame de compagnie parce que les hommes ne s’attachant qu’aux apparences, elle n’a pas encore été remarquée par un éventuel soupirant. Il parvient à convaincre sa tante qu’il écrit un roman et il peut donc s’enfermer tout à loisir dans la vaste bibliothèque où il travaille avec sa cousine. Au bout d’un certain temps, il décide de partir pour l’Europe et offre sa chevalière en promesse de fiançailles à Alice.
C’est cette nuit-là qu’apparaissent « les yeux » pour la première fois. Des yeux parfaitement hideux, avec paupières tombantes, rouges, visqueuses. Des yeux d’homme méchant, dépravé, sans aucune lueur d’amabilité, au contraire Culwin y découvre une ironie et un mépris qui le bouleversent, ils ressemblent à des yeux d’homme âgé ayant commis bien du mal dans son existence.
Incapable de les affronter à nouveau, Culwin s’échappa vers l’Angleterre, sans même un petit mot à Alice.
En Europe, les choses se calment, « les yeux » ne reviennent pas. Lorsqu’il est en Italie, sa cousine lui envoie un jeune protégé qui a envie de devenir écrivain. Après de nombreux moments passés ensemble, il faut bien que Culwin se décide à faire comprendre à son jeune ami, beau mais peu intelligent, que son intellect ne lui permettra jamais d’écrire un livre valable, d’ailleurs le manuscrit traine toujours sur la table.
La gentillesse du jeune homme est telle que son mentor n’a pas le courage de lui avouer qu’il ne sera jamais un auteur intéressant – il lui ment donc afin de ne pas le blesser.
C’est là alors que, après trois ans d’absence, « les yeux » reviennent et reviendront chaque nuit pendant longtemps.
Edith Wharton est une romancière qui excellait à mettre la société newyorkaise riche et oisive en scène, mais ce que l’on sait moins d’elle, c’est à quel point elle était fascinée par tout ce qui touchait au surnaturel et à la mort.
Cette nouvelle lui fut inspirée par une conversation avec Jean Cocteau, dont elle fut une grande amie.
Que sont ces « Yeux » dégradés au regard méchant, vicieux ; personnellement j’y ai vu une certaine similitude avec le « Portrait de Dorian Gray », qui s’abîme pendant que son propriétaire mène une vie de débauche. Ici, ce sont les mensonges d’Andrew Culwin qui semblent susciter leur apparition – comme s’ils étaient le reflet de lui-même, esthète vieillissant, entouré de jeunes éphèbes, mais n’osant pas affirmer son homosexualité.
Andrew Culwin est un être hypocrite et « les yeux » seraient-ils le reflet de sa conscience ?
En tout cas, cette fine mouche d’Edith Wharton arrête son récit et laisse à ses lecteurs le loisir d’en tirer leurs conclusions. J’ai bien aimé me torturer les méninges pour trouver un semblant d’explication, je n’ai trouvé que l’association avec « Dorian Gray ».
La nouvelle est courte et impossible à lâcher car on souhaite en savoir plus, ce qui ne sera pas possible à la fin de sa lecture.
(Pour les personnes intéressées, elle est disponible en V.O. et FR sur la toile.)
