SNOW FALLING ON CEDARS, de David Guterson
Une dispute entre deux familles, un litige jamais réglé ont-ils été le détonateur pour ce qui se produisit la nuit du 16 septembre 1954 ?
Et que s’est il exactement passé au cours de cette nuit de septembre sur la mer, dans le brouillard, au large de l’île de San Piedro ?
Un homme est mort, l’autre est accusé de l’avoir tué alors qu’il clame au contraire l’avoir aidé – tout cela dans une communauté prête à faire un exemple. Sauf le vieil avocat, Ned Gudmundsson, qui a décidé d’aider Kabuo Miyamoto, de prouver qu’il y a un doute raisonnable sur la mort de Carl Heine Junior.
Mais le procureur est bien décidé à requérir la peine capitale, pour lui, comme pour bien d’autres personnes, Pearl Harbor est toujours dans les mémoires, des Japonais se sont battus dans les rangs de l’armée américaine pour prouver leur loyauté à leur pays d’adoption, n’a cependant pas diminué les préjugés à leur encontre.
Le légiste pratiquant l’autopsie du pêcheur mort est convaincu que le coup à la tête qui a tué Heine Jr a été donné par quelqu’un pratiquant le « kendo », art martial japonais. C’est ce jugement qui va tout déclencher.
A San Piedro, au large de Seattle, les Japonais sont implantés depuis plus d’un siècle, arrivés par la mer, désireux de devenir des citoyens américains afin d’échapper à la pauvreté dans leur pays d’origine – les Blancs estimant que tous ces orientaux se ressemblent, se méfient d’eux, les confinent dans des tâches subalternes, souvent médiocres.
Kabuo est fier, trop aux yeux des habitants de l’île, descendants des luthériens venus s’y installer dans les siècles passés. C’est probablement cela qu’on lui reproche : ce manque d’humilité, ce qu’on ne lui pardonne pas c’est qu’il s’estime leur égal.
Et son épouse, Hatsue, est comparée à la jolie veuve, toute blonde et blanche, si délicate à la barre, alors que la jeune femme japonaise est sûre d’elle et de l’innocence de son époux.
Et ce malgré un témoin à charge produit par l’accusation, un témoignage qui n’a d’ailleurs aucun rapport avec la mort de Heine ; il s’agit de « prouver » que Kabuo « était capable de tuer » … mais dans une guerre tout homme est capable de tuer.
Le procès est assez retentissant, il est couvert par des journalistes venus du continent, mais aussi par Ishmael Chambers, le propriétaire du journal local. Pour Chambers la situation est compliquée ; dans leur jeunesse, lui et Hatsue s’aimaient, du moins le croyait-il, jusqu’à ce que les différences entre leurs communautés la séparent de lui.
Puis la guerre est arrivée, Ishamael a perdu un bras au combat et il est revenu, blessé à jamais dans sa chair et son âme.
Mais Ishmael est un homme intègre, même s’il est brisé par un amour impossible, lorsqu’il faudra que la justice éclate, il ne laissera pas ses sentiments personnels obscurcir son jugement.
On a comparé le livre de David Guterson à un mélange qu’auraient pu écrire conjointement Truman Capote, Arthur Miller, John Grisham et Harper Lee. Personnellement, seuls ces derniers me paraissent une comparaison possible dans cette histoire de procès qui est plus celui de deux communautés antagonistes que d’une enquête policière.
J’ajouterais éventuellement à la liste des comparaisons le nom de John Behrendt, auteur du formidable « Midnight in the garden of evil », cependant je trouve toujours réducteur de comparer un auteur à ses pairs ; c’est souvent le cas toutefois pour un premier roman.
Lorsque j’entendis parler de « Snow falling on cedars » à sa sortie, le livre étant présenté comme un polar se passant surtout dans une salle de tribunal, je ne fus guère intéressée et j’ai eu grandement tort. Heureusement le hasard d’une semaine de vacances m’a donné la chance de découvrir cette histoire magnifique non seulement d’un amour impossible, mais d’une amitié avortée en raison de la haine que se vouent deux familles pour un terrain volé.
Belle page de l’histoire des Etats-Unis, autant que procédure de justice, l’action principale se situant dans le tribunal de la ville, pendant le procès qui donne au romancier l’occasion de multiples retours en arrière sur la vie des protagonistes principaux.
Deux communautés irréconciliables à cause de l’héritage de la haine, empêchant même l’amitié entre deux gamins ou l’amour naissant entre deux adolescents.
La mort d’un homme est il la conséquence directe de ce racisme ?
L’orient et l’occident semblent irréconciliables ici non seulement en raison des préjugés stupides mais surtout à cause d’une guerre totalement imbécile comme toutes les guerres et dont les ravages se répercutent bien au-delà des combats.
Lorsque les Japonais attaqueront Pearl Harbour, les Japonais seront déportés vers un camp d’internement dans le désert californien. Lorsqu’ils reviendront après la guerre, la plupart d’entre eux aura tout perdu.
L’auteur nous offre en plus d’une page d’histoire des Etats-Unis, un très beau portrait de femme dans celui de la Japonaise Hatsue, femme ayant renoncé à un premier amour parce qu’elle accepta les traditions de sa famille.
Le portrait d’Ishmael Chambers, toujours amoureux, n’arrivant pas à faire le deuil de cet amour de jeunesse est très émouvant également.
« Snow falling over cedars » est un roman qui m’a émue aux larmes ; comment peut on laisser se développer autant de haine parce que l’on se méprise de part et d’autre ? d’où vient ce sentiment de supériorité, cette arrogance des Blancs, au point de ne pas être capables du respect le plus élémentaire, d’en arriver à manquer d’humanité au point de priver d’autres humains de leur dignité ? Même entre eux, ils agissent ainsi.
Cette haine des autres, si savamment entretenue par toutes les religions et l’appât du gain me fait réfléchir, toutes proportions gardées, à ce qui se passe dans mon petit pays actuellement, ce mur désormais dressé entre deux communautés et dont les dissensions sont entretenues par la presse et les dirigeants politiques.
L’Histoire n’apprend donc rien aux hommes ? On ne tire donc aucune leçon, jamais ?

