reza-art

02

cin__home2

Créée en 1994 à la Comédie des Champs-Elysées

Mise en scène de Patrice Kerbrat

Trois amis – deux de longues dates et un « petit dernier » qu’ils ont accepté dans leur cercle – lorsque la pièce commence, Marc, l’aîné, le grand ami de Serge, commente un achat de ce dernier = un tableau carré blanc sur fond blanc. Marc est extrêmement sarcastique à l’égard de cet achat, il pense que son ami a été grugé, surtout lorsqu’il apprend ce que Serge a payé pour cela. 
Serge essaie tout d’abord de se justifier, l’avis de Marc a toujours beaucoup compté à ses yeux. Il s’intéresse à l’art, mais comme il est un peu snob, il écoute les « sirènes » de la modernité. Ce que lui reproche Marc.
Arrive Yvan, qui va bientôt se marier, qui a été engagé dans la boîte de l’oncle de sa promise, dans la papeterie, lui qui connaît plutôt les tissus ! Yvan est le brave gars, qui déteste les conflits et n’arrive pas à comprendre pourquoi Marc juge Serge.
Bref il tente tellement de concilier les deux, sans oser donner un avis net sur la question que les deux autres finissent par se retourner contre lui, l’accusant même d’avoir gâché leur soirée par leur retard.

Les soirées entre amis, qui virent au vinaigre, où chacun déballe ce qu’il pense des autres, où une amitié se délite, part en quenouille, est devenu plutôt monnaie courante désormais au cinéma et au théâtre.

Cette pièce-ci, cependant, fait à mes yeux, figure de pionnière – « quel cataclysme pour un panneau blanc », comme le dit Yvan.

J’avais eu le plaisir de la découvrir à Bruxelles, par deux fois même, et à chaque fois j’avais été totalement conquise par l’interprétation des comédiens belges, tous excellents.
Mais il me restait quelque part un petit regret de ne pas avoir eu l’occasion de la voir interprétée par ses créateurs au théâtre, à savoir Pierre Vaneck (Marc), Fabrice Luchini (Serge) et Pierre Arditi (Yvan).

Cette lacune est désormais comblée, et j’ai passé une amusante soirée à regarder se débattre ces trois personnages, tous poignants à leur manière = le plus âgé, Marc, qui supporte mal de voir Serge dont il se considérait le mentor, prendre une forme d’indépendance d’esprit. Serge est devenu un peu snob, mais tente vainement de faire comprendre que ses goûts personnels sont aussi valables que le mépris de Marc à l’égard de l’art qu’il apprécie.

Quant à Yvan, il est réellement touchant, il est nerveux, malhabile, manque totalement de confiance en soi, apprécie sincèrement les deux autres et n’arrive pas à comprendre que l’on vive dans un monde où tout le monde se juge, se méjuge, se prend au sérieux et n’accepte pas les idées d’autrui. 
Les deux autres vont même aller jusqu’à lui dire que son futur mariage est une erreur et qu’il vaudrait mieux l’annuler !

Je comprends parfaitement la position d’Yvan – effectivement pourquoi le monde ne peut-il laisser ses amis ou connaissances vivre comme ceux-ci l’entendent, même si l’on n’est pas d’accord avec leurs choix ? ce sont leurs choix justement, et les gens sont totalement capables d’assumer leurs choix et décisions.
Pourquoi vivons-nous dans une société où le regard des autres est systématiquement critique ou alors ironique, sarcastique, voire méchant ?

Nous fonctionnons tous à notre façon, pourquoi faut-il toujours toucher à notre intimité et pourquoi ceux qui se disent nos amis éprouvent-ils le besoin de juger ?

Tout comme à Bruxelles, le décor d’Edouard Laugh est particulièrement sobre – blanc, avec des jeux de lumière bleue, qui sont de Laurent Béal.

La pièce de Yasmina Reza a fait le tour du monde – Sean Connery l’a même produite à Broadway, ce qui a fait gagné à la pièce une récompense importante dans le monde théâtral. 
En France elle obtint deux Molières.

La pièce en entier peut se regarder ici.