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J’ai eu le plaisir tout récemment d’assister à une conférence sur la créativité artistique (sous-titre = les femmes et la création artistique).

Je suppose que c’est délibérément que Ben Durant (professeur d’histoire de l’art) s’est contenté de la création en Europe, car dans le très intéressant et très complet livre de Clarisse Nicoïdski ce même sujet est abordé de manière beaucoup plus large – si le Pr Durant considère qu’avant le 19ème siècle, la création artistique féminine est plutôt réduite, Me Nicoïdski prouve que la création féminine dépasse de loin les frontières de ce seul continent et remonte nettement plus loin dans le temps. Il est évident qu’en une heure trente, il n’est pas aisé d’aborder un sujet aussi vaste.

Cependant, dans de multiples conférences que j’ai suivie sur l’histoire de la peinture, un nom revient  presque systématiquement = celui de la peintre belge Anna Rosalie Boch, que je prends un grand plaisir à chroniquer car non seulement elle est belge, mais surtout elle était extrêmement talentueuse. (Etre sans ordi pendant quelques jours m’a permis de mettre de l’ordre dans toutes mes notes de cours/conférences, finalement cette presque panne était une très bonne chose.)

Rosalie-Anna Boch naquit à Saint-Vaast dans le Hainaut. Elle était la fille de Victor Boch et la sœur du peintre Eugène Boch – tous deux fondateurs des Faïenceries Keramis-Royal Boch de la Louvière, et de renommée mondiale.

Anna Boch était la cousine d’Octave Maus, fondateur du célèbre Groupe des XX (plus familièrement nommés « les Vingtistes »). Le Groupe des XX était un mouvement artistique d’avant-garde fondé à Bruxelles – parmi eux figuraient, entre autres, Fernand Khnopff, Xavier Mellery, Isidore Verheyden, Henry Van de Velde, Félicien Rops, Theo Van Rysselberghe (que j’ai déjà eu le plaisir de chroniquer) et bien d’autres. Lorsque le mouvement du Groupe des XX finira, la plupart de ces artistes se retrouveront dans le mouvement de « La Libre Esthétique », qui le suivra directement.

Le Groupe des XX fut créé en 1884, la Belgique étant alors un « jeune » pays, puisque son indépendance a été acquise quelques 60 ans auparavant – c’est aussi l’époque des débuts de l’industrialisation et des mouvements sociaux ; le parti ouvrier belge (POB) sera fondé en 1885. Cette « révolution artistique » de 1884 fait suite immédiatement après une phrase d’un membre du jury artistique, ayant estimé que les participants « n’avaient qu’à exposer chez eux ! » et ayant refusé les toiles de certains peintres. Le Groupe des XX naquit dans ce contexte à la taverne Guillaume à Ixelles – c’est là qu’Octave Maus et ses amis posèrent les bases de leur association. Leur principe serait de choisir des artistes déjà consacrés mais dont l’art était indépendant et « combatif ».

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Elève d’Isidore Verheyden, Anna Boch fut fortement influencée par Theo Van Rysselberghe et le neo-impressionnisme.

Toutefois, avant d’en arriver là, elle prendra des cours auprès de Pierre-Louis Kuhnen, peintre originaire d’Aix-la-Chapelle, qui ayant fait son apprentissage à Bruxelles, y obtint un poste de professeur à l’académie. Ayant donné des cours à la princesse Charlotte de Belgique, il était considéré comme « peintre mondain »         et fut jugé digne, par les parents Boch, de donner des cours de dessin à leur fille. Le relais des cours sera pris par Euphrosine Beernaert qui privilégiait les paysages. Elle prenait régulièrement part aux salons. Anna passera 12 années auprès de ce deuxième professeur.

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Particulièrement enthousiasmée par la peinture en plein air – découverte via les travaux des paysagistes contemporains, elle devient l’élève d’Isidore Verheyden ainsi que de Michel Van Alphen à l’académie de Bruxelles.

Ce sont les années 1880 qui seront les plus importantes pour la carrière d’Anna Boch = elle expose pour la première fois au salon artistique et littéraire de 1884 ; l’année d’après elle présente une toile au salon de Paris et enfin en 1885, elle adhère aux Vingtistes. Isidore Verheyden fait également partie du Groupe, mais peu à peu son élève et lui prendront d’autres chemins.

En 1886, Anna Boch s’installe à Ixelles – rue de l’Abbaye, où son salon deviendra le rendez-vous de jeunes talents d’avant-garde =   musiciens, artistes plasticiens. Ses réunions sont traditionnellement organisés le premier jour de la semaine – Ses « lundis » deviendront célèbres dans tout Bruxelles et même au-delà de la capitale belge. Ses « lundis musicaux » accueilleront notamment Gabriel Fauré, Eugène Ysaye.

Désormais sa peinture subit l’influence de Theo Van Rysselbergh, représentant en Belgique du neo-impressionnisme – Van Rysselberghe fera d’ailleurs un très beau portrait d’Anna Boch, qui se trouve au « museum of Fine Arts » de Springfield – Massachussetts.

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(Anna Boch par Theo Van Rysselberghe & par Isidore Verheyden)

Une fois encore, Anna se détache de son professeur pour peindre à sa manière personnelle, loin de tout ce qui est rigide et systématique comme peut l’être l’enseignement académique.

Sa place au sein des Vingtistes est relativement dans l’ombre – le mouvement va se défaire « afin de ne pas tomber dans la facilité et le train-train ». Lui succèdera « La Libre Esthétique », mouvement auquel Anna Boch adhérera également. Elle adhérera aussi à « Groupe & Lumière » créé par Emile Claus, représentant de l’impressionnisme en Belgique.

Anna Boch voyagera aussi beaucoup = Hollande, Italie, autour de la Méditerranée, France, Espagne, Maroc. Elle a la chance de bénéficier d’une confortable fortune personnelle qui la met à l’abri de toutes difficultés matérielles. C’est en 1902, que les musées des Beaux-Arts de Bruxelles acquièrent son tableau « Côtes de Bretagne ».

Comme beaucoup d’artistes du Nord, elle est heureuse de découvrir des paysages dont la lumière diffère totalement de celle de son pays. Son frère Eugène l’accompagne souvent dans ses pérégrinations.  Eugène Boch est peintre également et est installé à Paris, il y a fait la connaissance notamment d’Henri de Toulouse-Lautrec ; c’est en compagnie du peintre américain Mac Knight qu’Eugène Boch fait la connaissance de Vincent Van Gogh ; il exposera chez les XX en 1890 en compagnie de Van Gogh, Cézanne, Lautrec et Gauguin.

C’est la première guerre mondiale qui mettra fin aux périples d’Eugène et Anna Boch.

Anna Boch est une grande collectionneuse. Au moment de sa mort, le catalogue de ses biens – qui seront vendus au profit des nécessiteux – comporte ses fonds d’ateliers = parmi les 81 tableaux, 54 sont des œuvres d’artistes belges et étrangers. Elle lèguait aussi trois œuvres majeures aux musées des Beaux-Arts = La Conversation dans les prés, de Gauguin – La Calanque, de Signac – La Seine à la Grande Jatte, de Seurat.

Visionnaire, Anna Boch sera aussi la seule personne à acquérir un tableau de Vincent Van Gogh de son vivant = Les Vignes Rouges.

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Elle a peint des paysages, des natures mortes, des bouquets, des portraits – sa peinture est considérée comme « classique » - cependant elle aura acquis, grâce à Van Rysselberghe, une certaine modernité dans la composition et la couleur.

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Elle s’est éteinte en février 1936 à Bruxelles, après que des ennuis de santé ne lui aient plus permis de voyager.

(cette chronique est un résumé de cours/conférences à l’ULB et de l’article de Madame Gaëtane Warzée – paru en février 2001 dans « La Lettre Mensuelle MEMOIRES – La Chronique de l’Université »)